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🥁 Cet article est le 3ème épisode de notre série de conversations Humans of Responsible Product, que nous menons dans le cadre de l’écriture du Guide du Product Management responsable.

Nous interviewons des acteurs du Produit, des fondateurs, des experts, des investisseurs, issus d’entreprises à mission positive tout comme d’entreprises classiques.

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Guide du Product Management Responsable


Quand l’on parle pollution de digital, on évoque souvent la consommation des datacenters ou l’obsolescence programmée de nos terminaux. On pointe du doigt tout ce qui n’est pas à à la main des Product Managers ou Designers. Pourtant, la façon dont nous concevons ces produits numériques a une empreinte sur l’environnement.

C’est pour comprendre davantage le rôle que les Product Managers et les Product Designers peuvent jouer au quotidien que je suis allé à la rencontre d’Alexandre Takacs. Dans le Produit depuis 15 ans, Alexandre a commencé Product Manager chez Meetic, avant de venir Directeur Produit et UX chez Viadeo puis chez L’Express. Il a choisi de devenir indépendant et a une démarche de sensibilisation des profils Produit aux sujets éthiques et environnementaux.


Salut, Alexandre ! Tu as décidé de te mettre à ton compte il y a un an, entre autres pour faire prendre conscience de l’empreinte des produits sur l’environnement. Comment est-ce arrivé ? As-tu eu une épiphanie ?

Une épiphanie, non, car ça n’est pas arrivé du jour au lendemain. Il y avait un terreau propice, avec une conscience des sujets environnementaux qui a toujours été assez présente.

L’éthique professionnelle était déjà là : je voulais travailler pour des produits qui avaient une vraie utilité, rendaient un service. Dans mon parcours, c’est surtout Viadeo qui m’a fait me sentir utile : je travaillais à améliorer la vie professionnelle des gens. J’ai d’ailleurs refusé beaucoup d’opportunités dans l’e-commerce ou la publicité, bien rémunérées, mais qui ne résonnaient pas chez moi.

En revanche, le sujet du sens dans ma vie de Product Manager est arrivé beaucoup plus récemment. Entre 2017 et 2019, je travaillais chez l’Express. Sur le papier, il y avait un but noble : informer les gens de la meilleure manière possible. Mais la réalité, telle que je l’ai vécue, était différente : l’entreprise était davantage régie par les enjeux business et par les guerres politiques internes que par la satisfaction des utilisateurs ou le bien-être des salariés de l’entreprise. J’ai commencé à perdre foi dans ce que je faisais, à perdre le sens de mon rôle. Je me retrouvais dans le métro le matin, à ne plus avoir envie d’aller au bureau. La question qui m’habitait était : “Si L’Express n’existait plus, est-ce que ça changerait quelque chose ? Et du coup, ne suis-je pas en train de perdre mon temps ?” 

Cette “crise de foi” m’a fait prendre du recul par rapport aux métiers de Product Management. Je suis parti de l’Express et j’ai pris le temps de me plonger dans les sujets environnementaux. Et là, j’ai pris une grosse claque en comprenant l’urgence de la situation.

« Je ne suis pas militant par nature, mais je me suis dit que tout le monde devait pouvoir agir au quotidien, à son niveau. »

Je ne suis pas militant moi-même par nature, mais je me suis dit que tout le monde devait pouvoir agir au quotidien, à son niveau. Que pouvais-je donc faire à mon niveau, dans mon métier de Product Manager ? C’est comme ça que j’ai retrouvé du sens dans le travail. La période du COVID n’a fait que renforcer cette envie d’agir et de travailler pour des entreprises qui ont un impact positif pour la société, ou qui partagent des valeurs plus humaines. Parce qu’au final, quel meilleur engagement que de donner son temps de travail à des entreprises qui veulent autre chose que servir leurs propres intérêts ? Ne serait-il pas temps de mettre à profit nos compétences et nos talents pour des entreprises qui ont une utilité sociale ou environnementale, qui veulent faire face aux énormes défis de notre société ?


Si tu pouvais murmurer aujourd’hui à l’oreille de l’Alexandre Takacs qui travaillait chez Meetic ou Viadeo, que lui dirais-tu ?

Côté conception, je lui dirais que les choix que lui et ses équipes font tous les jours ont un impact direct sur la consommation d’énergie induite par son produit : faire attention à l’usage d’images, de vidéos, au nombre de requêtes par page, ou à d’autres patterns qu’on utilise sans réfléchir comme l’auto-complétion. Bref, je lui dirais de s’intéresser à l’éco-conception !

Je lui ferais également prendre conscience de l’impact des dark patterns et des interruptions sur l’attention, même si chez Viadeo, on avait à coeur de traiter les données personnelles des utilisateurs avec précaution, sans être trop intrusifs par exemple.

Un autre truc tout bête aussi : j’ai beaucoup travaillé sur des applis mobiles, et nous avions énormément de devices de test pour pouvoir tester nos produits sur des configurations différentes. Je lui dirais donc de se fournir le plus possible en terminaux de test d’occasion ou reconditionnés.

Et enfin, je ferais prendre conscience à mon moi du passé (nom de Zeus, Marty !) que l’obsolescence programmée de nos terminaux est aussi encouragée par les éditeurs de sites et d’applis (nous !) qui veulent suivre toutes les dernières nouveautés sans prendre en considération la rétro-compatibilité avec les devices et les OS moins récents.


Y a t-il des fonctionnalités que tu n’aurais pas sorties si tu avais eu conscience des impacts de tes produits ?

Oui, ou du moins j’aurais abordé les choses différemment. Je pense particulièrement à un exemple chez L’Express : quand nous avons travaillé sur la refonte de la homepage du site web, nous n’avons pas fait attention au nombre de requêtes et de call externes, qui étaient pour la plupart hérités de la précédente version de la page. Il faut savoir qu’une page d’un site média comme BFM TV ou d’autres, c’est jusqu’à 5 mégaoctets et 700 requêtes par page consultée ! D’un point de vue consommation de données, si on multiplie cela par des millions de pages vues par mois, c’est énorme. Et côté confidentialité, ce n’est pas mieux : on ne savait pas où allaient les données, c’était un mille-feuilles de services tiers essentiellement publicitaires.

Or, à chaque refonte de ces pages, rien n’a été fait pour limiter ces éléments… sauf lorsque cela a fini par avoir un impact sur la performance côté SEO – et donc sur le trafic du site.

A posteriori, j’aurais sûrement fait différemment, en prenant davantage en compte les performances du site, et en tentant de réduire au maximum le poids des pages : optimisation des typos, moins d’images haute définition…


Selon toi, quels sont les barrières à lever aujourd’hui pour que tous les acteurs du Produit prennent conscience de l’empreinte de leurs créations ?

La première barrière, à mon sens, c’est la méconnaissance de l’impact de ces produits, que l’on parle d’éthique au sens large comme d’impact environnemental. Ca fait plus de 15 ans  que je travaille dans la Tech et je n’ai pris conscience de ces enjeux que récemment.

Certaines idées reçues nous empêchent parfois de considérer notre empreinte. Par exemple, la conviction que la technologie est forcément positive parce que c’est le progrès, ou que faire du produit de façon responsable est incompatible avec les performances business. Pourtant, la responsabilité doit aller de pair avec l’économie, et c’est valable autant pour des produits à mission positive (Tech for Good, ESS) que pour des produits plus classiques.

« Pourtant, la responsabilité doit aller de pair avec l’économie, et c’est valable autant pour des produits à mission positive (…) que pour des produits plus classiques. »

Enfin, il faut aussi savoir remettre en question des façons de faire, des patterns couramment utilisés dans la conception de nos produits numériques, et qui ont un impact environnemental ou éthique insoupçonné.


Imaginons que tu parles à un.e Product Manager, un.e Product Designer, ou un.e CPO, et qu’il.elle est convaincu.e de devoir agir. Que peuvent-ils faire ?

Le.la Product Manager a une chance formidable : celle de pouvoir intervenir sur tout le cycle de développement du produit. La question de l’impact est l’essence même du travail de Product Manager. La priorisation, et les critères sur lesquels elle se base, est sa responsabilité ! Et tout ce que l’on ne fait pas, ou tout ce que l’on supprime comme fonctionnalités devenues inutiles, c’est toujours ça de moins côté empreinte.

Product Manager comme Product Designer peuvent aussi agir sur chaque nouvelle fonctionnalité : réduire la taille des images (des logiciels le permettent facilement); choisir des formats vidéos plus frugaux: faire le choix de la simplicité et de la clarté côté interface. Ils peuvent écarter des patterns de design lourds qui ne fonctionnent pas, comme les carrousels, ou qui engendrent un très grand nombre de requêtes pour un bénéfice très réduit. L’auto-complétion, par exemple, n’est pas utile tout le temps !

Je les encourage aussi à discuter de l’impact du langage et des choix techniques avec les développeurs. Le JS, par exemple, est un énorme consommateur de requêtes. Tout ce qui va vers plus de rapidité et de performance sera en général bon en termes de consommation énergétique.

Côté CPO, le rôle à jouer est encore plus grand. Son effet est multiplicateur, autant en direct sur ses équipes, que par l’influence qu’il ou elle peut avoir sur le CoDir et sur la stratégie. Il ne faut pas hésiter, si besoin, à commencer avec une équipe motivée pour avoir du factuel à montrer, puis s’en servir comme exemple pour diffuser les pratiques.

Enfin, CPO comme Product Managers peuvent introduire des métriques pour monitorer les impacts. L’empreinte peut faire partie des critères de performance, et constituer des objectifs produit !


Comment peuvent-ils convaincre au sein de leur entreprise ?

Sensibiliser, d’abord. Ca peut être via des BBL (NDLR : Brown Bag Lunch – chacun va chercher à manger, on se retrouve dans une salle et on évoque un sujet professionnel) ou d’autres événements internes, ou tout simplement via des channels Slack dédiés aux initiatives environnementales.

Mais le mieux reste d’avoir des faits concrets à partager : plus il y aura de résultats montrant que la responsabilité a amélioré le produit ou la perception du produit sans perdre en performance business, plus le message infusera.

Et justement, il y a plein de raisons d’adopter cette démarche : premièrement, un site plus rapide et accessible peut booster le SEO et améliorer l’UX – donc la satisfaction et la fidélisation des clients. 

Deuxièmement, les notions d’engagement et d’éthique donnent du sens et sont de plus en plus sexy ! Cela peut donc servir le positionnement marketing de l’entreprise, et améliorer la marque employeur pour recruter et garder les talents.


Et au-delà, comment convaincre au sein de la communauté produit ?

En écrivant des articles, en parlant en meetup, en parlant dans d’autres entreprises pour les sensibiliser. 

Vous pouvez aussi solliciter les écoles / formations pour livrer un témoignage et sensibiliser les Product managers et designers de demain afin qu’ils.elles ne fassent pas les mêmes erreurs que nous ! 

En tout cas la tendance est positive. Plus je parle de ces sujets autour de moi, plus je vois des PM et designers qui ont conscience de ces enjeux ; et ne demandent qu’à passer à l’action.


Merci Alexandre !

Pour en savoir plus sur Alexandre :

Vous pourrez aussi le retrouver à La Product Conf Paris le 10 Juin 2021 pour une Product Conversation intitulée : “Le Produit doit-il fixer des limites aux algos ?”

Guide du Product Management Responsable

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