🥁 Cet article est le 10ème épisode de notre série de conversations Humans of Responsible Product, que nous menons dans le cadre de l’écriture du Guide du Product Management responsable.

Nous interviewons des acteurs du Produit, des fondateurs, des experts, des investisseurs, issus d’entreprises à mission positive tout comme d’entreprises classiques.

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Payer ses courses ou être prélevé des charges salariales, ne semblent pas des moments associés à une action positive. Pourtant, c’est exactement le pari de microDON : faire de ces moments de dépense, une occasion pour faire une bonne action… Car tant qu’à devoir dépasser la douleur de sortir sa carte bleue, autant en profiter pour agir ! En 2020, L’ARRONDI, leur service le plus connu du grand public, a permis de récolter 8 millions d’euros, qui ont bénéficié à 100 % à des associations.

Jean-Guillaume Pelletier est responsable de l’équipe Produit de cette entreprise hors normes qui a rejoint mi-2020 la famille KissKissBankBank&Co, le pionnier du financement participatif. Il nous partage sa vision de “CPO à impact”.


Salut Jean-Guillaume ! Tu t’es engagé dans l’impact dès ton entrée dans le monde professionnel. A ton avis, être une entreprise à mission, ça change quoi à la façon de faire du Produit ?

La première différence, c’est que le produit n’est arrivé que dans un second temps. Dans une entreprise sociale comme la nôtre, la première brique que l’on a mise en place ont été les valeurs et une organisation très horizontale. On s’est beaucoup inspirés de FlyTheNest, eux -mêmes très inspirés par Frédéric Laloux. Au produit, on n’a donc pas vraiment de “hiérarchie”, avec des squads qui seraient “exécutantes”.

La seconde différence, c’est la nature de la valeur que l’on crée. On a mis 10 ans à avoir un EBE   à l’équilibre. (EBE = Excédent brut d’Exploitation. Un EBE positif signifie que l’activité même de la structure génère de la marge, hors résultats financiers ou exceptionnels). La valeur de nos produits porte sur l’impact réalisé plus que sur des KPI “classiques” du produit.


Tu penses que si microDON avait un clone purement capitaliste, le fonctionnement du produit serait fondamentalement différent ?

Je ne pense pas que le produit, en termes de fonctionnalités, serait fondamentalement différent. Nous restons une entreprise, un prestataire de services, avec des clients qui ont des attentes en termes de qualité et de fonctionnel. On doit donc avoir une qualité équivalente à des acteurs “normaux”. Nous avons des défis semblables à toute entreprise dont le produit “tech” ne représente qu’une partie de l’expérience : nous ne couvrons que la mise en relation. Le reste n’est pas sous notre contrôle, et ça force à avoir beaucoup d’humilité.

En revanche, plusieurs éléments diffèrent. Par exemple, ce qui est très dur avec les produits à impact, c’est… de mesurer l’impact ! C’est beaucoup plus simple avec une entreprise purement capitaliste qui se soucie moins de ces questions : les KPIs sont décrits dans la littérature. 

Ensuite, les entreprises B2B de l’économie sociale sont rares et les référentiels de nos partenaires / client entreprises sont différents des nôtres, ou de ceux des associations que l’on sert. En effet, les normes que les grandes entreprises appliquent aux startups sont très importantes par rapport aux moyens dont on dispose. Ce gap est particulièrement important pour les entreprises sociales.

Or notre plus grosse promesse, c’est de reverser 100 % des dons aux associations. On ne prend pas de pourcentage sur les dons : ce qui nous finance, ce sont exclusivement les contrats avec les entreprises. Si on avait été une entreprise capitaliste, on aurait probablement pris des deux côtés. 

Tout ceci nous amène à prioriser différemment nos efforts. Par exemple, dans la plateforme d’engagement mise à disposition des salariés,, nous avons priorisé des fonctionnalités pour les associations, afin qu’elles puissent suivre leurs bénévoles, plutôt que de servir uniquement les entreprises.

Une entreprise classique investirait probablement beaucoup moins de temps pour ces questions.


Nous voici venus à l’exercice classique de ces interviews : le produit vu comme une personne. Si microDON était une personne, dirais-tu qu’il est honnête et ne trompe pas l’utilisateur ? 

Oui,et nous nous devons d’être exemplaires. Quand il s’agit de don, il y a un élément qui est souvent difficile à comprendre pour les donateurs, ce sont les limites de l’affectation. Si une personne donne 10 euros pour une cause – 1 vaccin par exemple -, elle souhaite souvent que 100 % de cette somme serve au vaccin. Dans les faits, c’est impossible à échelle du don individuel. Par ailleurs, l’affectation a un défaut : elle bloque l’innovation des associations. Elles ne peuvent pas se “tromper” : une fois qu’elles ont proposé un projet, elles ne peuvent plus en dévier.

On l’a vu à l’époque avec le tsunami en  2004 qui avait durement touché la Thaïlande, entre autres. les gens donnaient, mais uniquement pour cette cause. Certains responsables d’association ont dû prendre la parole à la télévision pour encourager les gens à ne plus affecter leurs dons, car il n’y avait plus assez d’argent pour d’autres causes. Ça mettait potentiellement d’autres vies en danger dans un autre endroit du globe.

Chez microDON, on a à cœur de ne pas flécher les dons vers un projet en particulier mais plutôt vers une association pour lui permettre justement d’innover.. On ne promet pas que tel arbre sera planté à tel endroit, par exemple. Notre impact ne se mesure donc pas sur un projet particulier, mais sur la mission globale de l’association. C’est un choix fort et militant car le secteur associatif a du mal à trouver des financements non affectés. Nous sommes fiers d’avoir contribué au financement de centaines d’entre elles.

Pour autant, on peut toujours s’améliorer côté communication. Il y a deux ans, après l’incendie Notre Dame, nous avons mis en avant la cause de la reconstruction. Or beaucoup de gens ont pensé que nous avions arrêté d’autres campagnes pour privilégier la cathédrale, ce qui n’était pas vrai. La transparence est un devoir dans notre activité !


Dirais-tu qu’il mérite le temps, l’attention et les émotions de ses utilisateurs ?

Clairement, oui. Notre concept ce n’est pas de générer du trafic mais d’aller là où il est. On vient se greffer sur des transactions existantes : on appelle ça la générosité embarquée. Nous nous branchons sur des funnels embarquant déjà. C’est indolore. La nature de notre activité nous permet de ne pas consommer plus d’énergie de l’utilisateur, que le strict nécessaire.

Au final, on vient “hacker” l’existant avec des apps qui ne sont pas en tant que tel, “rocket science” : pas d’IA, par ex. L’avantage, c’est qu’on peut décliner facilement cette approche. Par exemple l’arrondi peut s’appliquer au salaire, mais aussi à tous les moments où un règlement est effectué, qu’il s’agisse de payer sa facture d’eau ou sa location de vacances.

On a aussi développé des features spécifiques pour ne pas déranger les gens, qui permettent de ne proposer des campagnes uniquement le samedi à des gens dont le panier dépasse 25 euros, par exemple.


Dirais-tu qu’il est ouvert et n’exclut personne ?

Non, malheureusement, ce n’est pas le cas côté B2B. 

Pour que notre système de générosité embarquée fonctionne, l’un des gros efforts a été la mise en place de partenariats technologiques (par ex, Ingenico) nous permettant d’embarquer nos dispositifs sur des outils existants. Or encore beaucoup de magasins indépendants n’ont pas ce type de solutions et nous ne pouvons nous interfacer avec leurs systèmes.

En sus, par exemple dans le don sur salaire, nous avons actuellement un coût de setup et de mise en place, qui va être trop important pour de petites entreprises. Par exemple, il est difficile de justifier le paiement de de  1 000 euros de mise en place pour une collecte de 200 euros en centimes… Il faut qu’il y ait un effet de levier au niveau de la collecte. Les entreprises, dans ce cas là, auraient plus intérêt à faire un don directement à l’association !


Dirais-tu que microDON est fiable côté données utilisateurs, et qu’il n’en vole pas ?

Oui. On fait faire des audits très régulièrement par des sociétés externes, on a des contrats avec les entreprises parce qu’on touche aux données personnelles des salariés etc… Les données dont dispose microDON sont fiables et nous en collectons le minimum.

Ceci rend d’autant plus difficile, côté produit, de mesurer. Impossible de faire des cohortes, de mesurer la récurrence d’usage. On a même été obligés de faire une campagne de phoning pour comprendre quelle part des Français avaient déjà utilisé L’ARRONDI.


Dirais-tu qu’il prend soin de ses utilisateurs et non-utilisateurs, et évite de créer des comportements ou normes sociales négatifs ? 

C’est amusant, parce que nous redéfinissons tous les 6 mois notre mission et, souvent, le sujet de “faire du don la norme” revient souvent, la notion de “réflexe solidaire”. Donc nous sommes davantage sur une norme sociale positive ! microDon cessera d’exister le jour où tout le monde aura l’opportunité de donner facilement, anonymement, sans pression, et sans que ce soit douloureux.


Enfin, dirais-tu que le produit microDon respecte l’environnement ?

De plus en plus ! On désire renforcer l’écoconception de nos outils. On commence à s’objectiver sur ces critères. Si on développe une fonctionnalité non utilisée, c’est du gâchis de temps et d’effort soit, mais c’est aussi un gâchis écologique.


Merci ! Maintenant, intéressons-nous à ce qui entoure le produit lui-même. Faites-vous appel à des outils de conception et des services externes (types API) pour faire fonctionner le produit ? Avez-vous challengé le caractère responsable de ces produits ?

On est en API first : on ne réinvente jamais la roue, on utilise beaucoup de services externes. On utilise des solutions de Framasoft, par exemple Framagit… qui évidemment, ne s’interfacent pas avec Jira. Notre CTO est très impliqué dans le logiciel libre, cela a joué ! Mais on le “paie” au quotidien parce que ce n’est pas facilement interfaçable avec les outils traditionnels du marché.

On utilise le crédit coopératif pour reverser les dons. Nous privilégions au maximum les fournisseurs / applications engagées même si, comme je l’expliquais, l’utilisation de ces solutions peut avoir un coût plus important.

Mais on utilise Google, Slack, Zendesk… et on ne s’est pas posé la question sur la responsabilité de ces acteurs.

Dans la mise en place des partenariats, on cherche à s’assurer que les entreprises soient responsables autant que possible. En revanche, on ne pourrait pas se couper de partenaires qui, tout en étant purement capitalistes, nous permettent d’être accessibles et donc, d’assurer notre mission. Sinon, il faudrait réinventer totalement le système, ce qui n’est pas notre mission.

On peut aussi se poser la question des clients : quid de faire un deal avec des entreprises dont l’impact social est problématique ? Or on croit qu’il faut changer de l’intérieur… et donc, on ne peut travailler uniquement avec des acteurs de l’ESS !


Quelles sont tes inspirations extérieures côté produit ? As-tu importé des patterns de ces acteurs ?

Quand je suis arrivé, il n’y avait pas de produit. On a regardé tous les gros sites connus et on s’est inspirés de Booking et d’Airbnb pour présenter nos missions côté design. On n’a pris que des éléments de design pur, par exemple l’affichage de carte de booking.


Avez-vous mis, ou prévu de mettre en place, des moyens de sensibiliser et de mesurer l’empreinte du produit sur les individus, l’environnement et l’économie ? Et  des actions pour la réduire ?

Nous avons un agrément B.corp, qui nous donne une note et qui est ré-objectivé régulièrement. On a donc l’obligation de mesurer. Ensuite, notre mission même fait que nous mesurons les dons, évidemment !

Côte exclusion, l’un des gros axes de développement, c’est de développer constamment plus de partenariats et d’interfaçage, puisque c’est ce qui nous permet d’être accessible à plus de personnes. Nous cherchons aussi à ce que le prix d’activation soit le plus bas possible. Par ex, avec ADP, la mise en place du don sur salaire est gratuite. Enfin, nous allons regarder les indicateurs d’engagement de ceux qui ne sont pas engagés, plutôt que ceux qui bénéficient déjà du service.

Pour la sensibilisation, nous avons une formation sur l’éco-conception et l’accessibilité de nos outils au sein de l’entreprise, renforcée pour les équipes produit (dont devs). On essaie aussi de comparer les fonctionnalités demandées par les utilisateurs, l’impact et le temps demandé. On se retrouve à comparer des choux et des carottes. 1 mois à faire un nouveau système de SSO vs 1 mois passé sur d’autres fonctionnalités qui ont davantage d’impact. Sachant qu’il est beaucoup plus facile de mesurer le nombre de nouveaux clients B2B et le CA qui va rentrer, que l’impact côté dons ! 

C’est le lot de toutes les entreprises B2B… On n’est pas si différents, finalement !


Dernière question : la question philosophique. Comment gérer le paradoxe entre la mission positive de l’entreprise, et l’empreinte négative du produit tech au global ? Est-ce plus acceptable si le but est noble ?

Il faut qu’il y ait des garde-fous. Il faut que le cœur de la proposition de valeur soit 100 % honnête, transparente, vérifiable. Chez microDon, nous récoltons des dons, nous reversons à des associations d’intérêt général. Nous émettons des reçus fiscaux. Tout est donc transparent et vérifiable.

Il faut aussi s’engager sur l’éco-conception. Chez microDon, nous avons la chance que ce soit une demande globale de l’équipe, du collectif. Notre fonctionnement même fait qu’il n’y aura pas de débat : “faut-il prioriser l’éco-conception vs une fonctionnalité qui permettrait de récolter plus”. On le fera dans tous les cas !


Merci Jean-Guillaume ! Et si vous voulez en savoir plus sur microDON et sur lui :

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